Présentation
Le séminaire « Les limites du transcendantal » est un séminaire mensuel que j’ai co-organisé de 2021 à 2023 avec Laura Tavernier puis depuis septembre 2023 avec Luz Ascarate et Quentin Gailhac, dans le cadre de l’UR 3552 : « Métaphysique : histoire, transformations, actualité » de la Faculté des lettres de Sorbonne Université.
Le projet du séminaire est d’interroger la philosophie transcendantale à partir de ses limites, conceptuelles, génétiques et historiques, afin de mesurer les reformatages qui ont été accomplis depuis Kant ainsi que ceux qu’il est nécessaire d’envisager aujourd’hui. Ce séminaire a donné lieu à la publication d’un ouvrage chez Sorbonne Université Presses et un second ouvrage est actuellement en cours de publication, chez le même éditeur.
Les séances sont généralement enregistrées, sauf avis contraire du conférencier ou de la conférencière. Les enregistrements sont publiés sur une chaîne Youtube disponible au lien suivant : https://youtube.com/@leslimitesdutranscendantal6376?si=QARLKq2veyBUNsq6
Argumentaire général
I. Questionner les limites du transcendantal, c’est d’abord interroger les difficultés, les limitations ou les points aveugles que recèle la thèse kantienne d’une double structuration a priori, esthétique et logique, de l’expérience. Ces points problématiques du transcendantalisme concernent aussi bien le statut accordé aux structures subjectives investies d’une fonction possibilisante, que la conception de l’expérience elle-même, dont on affirme qu’elle doit être ainsi possibilisée a priori.
1. Le premier point soulève d’abord la question de la nature de l’instance transcendantale : les structures qui rendent possibles l’expérience se présentent-elles comme un ensemble de fonctions qui, bien qu’égoïquement unifiées, demeurent irréductibles les unes aux autres, ou procèdent-elles d’un fond substantiel originaire dont elles ne sont que les différenciations finies ? La détermination du statut modal de ces facultés transcendantales s’impose comme tout aussi problématique, selon qu’on ne leur concède qu’une portée anthropologique, ou qu’on juge au contraire légitime de les doter d’une nécessité absolue qui interdit leur relativisation.
C’est également la question de l’innéité ou de l’acquisition des structures subjectives de possibilisation qui est en jeu. La validité objective a priori du transcendantal autorise-t-elle sa genèse dans le temps ? Comment penser ce déploiement progressif sans le réduire à un engendrement empirique qui contesterait l’existence même de l’a priori ? Si l’acquisition originaire de l’a priori soutenue par Kant invite à interroger les conditions empiriques de l’actualisation du transcendantal, il s’agit de savoir jusqu’à quel point la distinction peut être maintenue entre une empiricité favorisante, simple occasion de ce qu’elle ne produit pas, et une empiricité causalement déterminante, qui bouleverse sinon annule le sens même du transcendantal.
Enfin, cette perspective génétique ouvre la délicate question de l’historicité potentielle de l’a priori possibilisant : peut-on conclure de la non-innéité du transcendantal à sa malléabilité historique ? Kant répondrait que l’acquisition de l’a priori n’entame pas son anhistoricité définitoire, dans la mesure où ce qui est génétiquement acquis demeure structurellement invariable. Mais la question reste aujourd’hui ouverte de savoir si les conditions de possibilité de l’expérience peuvent varier historiquement et si un transcendantal plastique se laisse penser.
2. Le second point interroge la compréhension de l’expérience qu’une position transcendantale suppose et nourrit à la fois. Affirmer que la structure esthétique et logique de l’expérience n’en procède pas, n’est-ce pas réduire implicitement l’empirique à un matériau amorphe impuissant à s’articuler de lui-même ? Cette conception restrictive ou appauvrissante de l’élément sensible, dont on peut contester la légitimé phénoménologique, questionne la possibilité de désolidariser le transcendantalisme d’une approche intellectualisante de l’expérience. La question de l’intellectualisme ouvre inévitablement celle de l’objectivisme : peut-on faire s’équivaloir les conditions de possibilité de l’expérience et les conditions de possibilité de l’objet de l’expérience tout en se donnant les moyens de penser l’excès de la phénoménalité sur l’objectivable ? Ce qui vient limiter le transcendantal, ce peut être en effet ce qui, depuis l’immanence même de l’expérience, échappe à la performance objectivante de l’a priori et lui impose un cran d’arrêt.
II. Mais les éventuelles insuffisances du transcendantal se révèlent également à travers les problèmes suscités par sa thématisation philosophique, elle-même étroitement liée à la métaphore de la limite. Parce qu’elle est élaborée en réponse à une interrogation critique visant à délimiter ou à circonscrire le champ du connaissable, l’invention kantienne du transcendantal est, on le sait, originairement solidaire d’une pensée de la frontière. Si la fonction possibilisante des catégories justifie leur validité objective a priori pour l’expérience, elle délimite en même temps leur unique champ légitime d’application : l’usage cognitivement fécond de l’a priori logique est restreint au domaine de l’empirique dont il rend possible la structuration objective. Or thématiser ainsi le transcendantal et sa limitation au champ de l’expérience, n’est-ce pas transgresser subrepticement la frontière qu’il nous impose ? N’est-ce pas se placer par impossible de l’autre côté de la limite ? Si Kant peut thématiser sans contradiction le transcendantal et ce qui le déborde, c’est parce que la possibilité de l’usage non-objectivant des catégories garantit selon lui la non-congruence des frontières de l’expérience et des limites de la pensée. Jusqu’à quel point cette solution est-elle satisfaisante ? Le transcendantal est-il quelque chose à quoi la pensée puisse assigner des limites, ou n’est-il pas plutôt la limite de la pensée elle-même, qu’elle ne peut par définition réfléchir ? D’un point de vue argumentatif plus classique, on se demandera enfin si l’on peut se contenter de régresser discursivement aux conditions de possibilités de l’expérience, en épousant le mode de probation apagogique employé par Kant, ou s’il faut admettre que le transcendantal s’atteste intuitivement, dans un voir intellectuel ou eidétique.
III. Un autre aspect du problème tient enfin à la délimitation historique de la tradition transcendantale et aux reformatages auxquels les auteurs postérieurs à Kant ont dû soumettre les concepts transcendantaux afin de les adapter aux exigences des divers courants philosophiques dont ils se réclamaient. Que des penseurs aussi différents que Fichte, Helmholtz, les néokantiens, Husserl, Carnap ou même Strawson puissent se revendiquer de la pensée transcendantale pose en effet la question de la délimitation de ce qui, par-delà les allégeances superficielles à la tradition kantienne, en relève véritablement. Car à vouloir assimiler toute philosophie thématiquement orientée sur les conditions de possibilité de la connaissance objective – pour peu qu’elle admette un ancrage de ces conditions dans une certaine forme de subjectivité – à ce qu’on pourrait appeler le « transcendantalisme », ne risque-t-on pas de vider les concepts kantiens de tout leur sens ?
S’interroger sur les limites historiques du transcendantal revient ainsi à évaluer la plasticité des concepts transcendantaux. Car toute pensée visant à établir les fondements de la science est nécessairement soumise à son évolution : aussi les révolutions accomplies en mathématique et en physique après Kant rendent-elles inévitable la réélaboration du questionnement transcendantal. De là la réarticulation de l’analytique et du synthétique qui, à partir de Kant, conduira aux travaux de Schlick et Carnap ; de là le renouveau de l’empirisme au XIXe siècle et la tentative helmholtzienne d’adapter le schéma kantien aux exigences de la nouvelle géométrie ; de là le travail néokantien sur les conditions de possibilité de la connaissance objective et le déplacement de cette question par rapport à celle des conditions de possibilité de l’expérience ; de là, aussi, le vaste mouvement de « désubjectivation » des facultés transcendantales dont la phénoménologie husserlienne est une étape cruciale, ainsi que la reprise, par-delà le tournant linguistique, des arguments transcendantaux par certains penseurs anglo-saxons.
C’est cette plasticité du schéma transcendantal qui a pu garantir son actualité et qui – dans un dialogue étroit avec le nouveau réalisme qui, lui aussi, ne peut que conduire à s’interroger sur ses limites – en fait, aujourd’hui encore, une source inépuisable de questionnement.
Programme de la première année (2021-2022)

Séance 1 : Alexander Schnell: « le transcendantal et le spéculatif »
Alexander Schnell, dans cette conférence, se penche sur la genèse même de la sphère d’expériences transcendantales à partir de ses propres limites. L’auteur part du constat selon lequel la philosophie transcendantale est d’abord apparue comme une pensée de la limite, mais remarque que la réflexion sur les limites mêmes du transcendantal demeure assez peu développée. C’est par un mouvement de radicalisation de la philosophie transcendantale que pourront être dévoilées les limites de ce qui, avec Husserl, et déjà antérieurement avec Fichte, apparaît comme une sphère d’expériences transcendantales. Se pose donc la question de l’accès à cette sphère, exactement comme la philosophie transcendantale pose le problème de l’accès à l’objectivité, au monde ou à la transcendance. Trois voies sont successivement tracées : une voie consistant en une radicalisation de la réduction phénoménologique lui permettant d’accéder à la pré-immanence, une voie logique en un sens renouvelé de la « logique transcendantale », et une voie spéculative où apparaissent les « structures de la transcendantalité », ouvrant sur la « matrice générative de la Sinnbildung » où se dévoilent véritablement les limites du transcendantal.
Séance 2 : Jean-Baptiste Fournier : « Helmholtz : limites empiristes et reformatages du transcendantal »
Jean-Baptiste Fournier revient sur la pensée helmholtzienne du transcendantal, à laquelle il reconnaît une position nodale dans la philosophie de la connaissance du xixe siècle, et plus précisément dans la transition entre la pensée kantienne et la pensée husserlienne du rapport entre l’empirique et l’a priori. À la lumière des textes de Helmholtz publiés dans les Schriften zur Erkenntnistheorie, et en particulier ceux consacrés au statut transcendantal des axiomes géométriques, l’auteur insiste sur le fait que, pour sauver le modèle kantien des difficultés dans lesquelles le plongent les géométries non-euclidiennes et, en particulier, les travaux de Riemann, il est nécessaire de reconnaître que « l’espace [puisse être] transcendantal sans que les axiomes le soient ». Le travail de Helmholtz sur l’intuition, notamment accompli grâce à la célèbre fiction des animaux plats, implique en effet que les axiomes ne puissent ni être tirés d’une intuition pure de l’espace, ni déduits du concept général d’espace, mais ne puissent être déterminés qu’en prenant en compte certaines propriétés empiriques du monde physique. Aussi la mécanique, et à travers elle l’empiricité en général, reçoit-elle, non sans paradoxe, une fonction transcendantale, Helmholtz allant jusqu’à reconstruire un accès à la chose en soi, tout en clamant une fidélité au modèle transcendantal.
Séance 3 : Dominique Pradelle : « la constitution des idealités mathématiques est-elle transcendantale ? »
Séance n’a pas été enregistrée à la demande du conférencier. L’intervention de Dominique Pradelle porte sur les limites auxquelles la pensée des idéalités mathématiques confronte le modèle de la phénoménologie transcendantale husserlienne. Dans le prolongement des réflexions menées dans ses livres sur les idéalités mathématiques, l’auteur met au jour trois thèses fondamentales de la phénoménologie transcendantale que la constitution des idéalités viendrait fragiliser : la réflexion transcendantale ou réflexivité des vécus, ces derniers se présentant avec le caractère de « l’immanence réelle » ; la prégnance du sens, à travers lequel toute chose se donne – mais un sens élargi au-delà de la sphère linguistique – ; et la question de l’historicité des horizons de sens. En infléchissant ces aspects fondamentaux de la phénoménologie husserlienne, l’application de la réduction à la pensée mathématicienne déstabilise tout ce qui pourrait se présenter comme un absolu phénoménologique, transformant en profondeur le sens même du projet transcendantal. Cette conférence a été retranscrite, retravaillée et publiée dans le volume Les limites du transcendantal.
Séance 4 : Raphaël Authier : « L’idée d’un transcendantal historique a-t-elle un sens ? »
Raphaël Authier interroge le sens d’une historicisation du transcendantal en se demandant si et en quoi la prise en compte de l’historicité de la connaissance suppose une adaptation du projet transcendantal. Selon l’auteur, l’idée d’historicité du transcendantal se retrouve en effet, sous des formes diverses, dans un certain nombre de corpus philosophiques du xixe et du xxe siècles. L’étude de ce problème prend son ancrage dans une analyse des sens possibles de l’historicisation du transcendantal, et à travers la distinction nette entre historicisation du transcendantal et historicisation de l’a priori ; l’auteur examine ensuite, à partir des exemples de Habermas et de Hegel, deux options relatives à l’historicisation du transcendantal ; enfin, il s’interroge sur trois manières possibles d’historiciser l’a priori, à partir des textes de Husserl, Heidegger et Foucault, en réfléchissant aux risques inhérents à chaque tentative.
Séance 5 : Élise Marrou : « Grammatical ou transcendantal ? Le sens du possible sans conditions »
C’est à la limite du transcendantal qu’Élise Marrou, dans sa conférence intitulée « Grammatical ou transcendantal : le sens du possible sans conditions », présente la philosophie de Wittgenstein. Après avoir exposé le plus favorablement possible la lecture transcendantale de Wittgenstein, qui, à la lumière de certaines propositions du Tractatus notamment, en ferait une exploration des limites de l’exprimable calquée sur la délimitation kantienne des limites du pensable, elle déconstruit cette interprétation en insistant sur le fait que ce que dégage Wittgenstein ne doit pas être considéré comme des conditions de possibilité au sens que revêt ce terme dans la tradition transcendantale. L’analyse de la notion wittgensteinienne de sens et la requalification des règles auxquelles ce dernier est soumis ouvre sur l’étude de la position peu étudiée de Wittgenstein, dans sa période dite « phénoménologique », par rapport aux problématiques transcendantales. La confrontation avec Carnap et Husserl devient alors la clé de la compréhension de la substitution, chez Wittgenstein, du grammatical au transcendanta